Effusion rock et glaçage psyché

Live Report du premier anniversaire de Bains de Minuit & interview avec Kevin son fondateur

 

Vendredi 03, deux salles, deux événements. Au théâtre la Compagnie Grain de Sable proposait Lady relecture de MacBeth, pièce qui donnait par l’occasion le coup d’envoi du festival de théâtre amateur. Alors que ce dernier se délectait de ses spectateurs, quelques mètres plus bas la cave recueillait ses visiteurs du soir. Passage de relais entre amateurs Shakespeariens et ceux qui dans la nuit tombante s’étaient donné rendez-vous au Biplan pour le premier anniversaire de Bains de Minuit Productions. Pas de gâteau, pas de bougies, quelques ballons naviguant dans l’obscurité du sous-sol et en guise de présent Ulrika Spacek & Shadow Motel. Une soirée au premier abord remplie de promesses et qui néanmoins laissa entrevoir un soupçon de déception. Celui d’un public pas tout à fait au rendez-vous alors que l’événement se prêtait à la communion. Côté scène on pouvait retrouver Ulrika Spacek dont le premier album The Album Paranoïa sorti au début de l’année avait pu enchanter les amoureux d’Indie Rock et les avait placés en nouvel espoir musical britannique. Mais au fond qu’importe, les absents ont toujours tort et ceux présents pourront toujours clamer « J’y étais ». Tant il régnait le sentiment d’un certain privilège, celui d’assister à un concert en comité réduit, sous plafond bas, entre intimité et proximité. Où la délimitation spatiale entre public et artiste s’amenuise formant un tout, un ensemble de corps, une expérience collective dont l’attente pré-anniversaire se voyait pleinement satisfaite par la performance musicale émise par les deux groupes. Bains de Minuit n’a pas fini de faire vibrer la cave.

 

Shadow Motel Le Biplan Bains de Minuit production shoegaze The album paranoïa Ulrika Spacek

Shadow Motel x Le Biplan

 

Sur le tapis estampillé Gaumont, Shadow Motel opérait son rock aux couleurs noir et rouge (Stendhal & Jeanne Mas auraient probablement adoré). Un son d’un brutisme doux emmené par sa chanteuse et claviériste, Swan, mélange de Siouxsie Sioux et d’Alison Mosshart non seulement pour son apport vocal mais aussi par sa position de garant mélodique du groupe. De leur premier EP, Ausfahrt Nach sorti en 2013 il ne reste pas grand-chose, hormis Jim qui ouvrira leur set. Un morceau caractérisant pleinement la fougue du trio, où l’accalmie n’est pas permise, où guitariste et batteur grondent, vrombissent sous une nappe psychédélique trouvant parfait écho entre les murs du sous-sol. Les chansons s’enchaînent toutes inédites, le bon moyen de tester leur efficacité en live. La résonance de leur musique trouve sur scène sa pleine dimension. Oscillant entre passage pop et ascension sonore, le public acquiesce au terme d’un set énergique et hypnotique. Shadow Motel rentre tout droit dans ce club des premières parties délicieuses et surprenantes, de ces premières parties dont on se souvient et dont la hâte entoure le prochain projet. Un premier round orageux et tendre, une dualité qui annonçait bien la suite.

 

Le biplan concert Shadow Motel Ulrika Spacek The album paranoïa bains de minuit production indie rock psyché shoegaze

Ulrika Spacek x Le Biplan

 

Ulrika Spacek prend place au moment où les esprits éméchés reprennent de leur souffle. Un temps de latence nécessaire avant que le groupe des cinq nous gratifie de leur premier passage Lillois. Le rétroprojecteur parsème les londoniens d’une lumière blanche clivant avec la peine ombre de la salle. On pense quelques instants au dispositif scénique qu’utilisait le Velvet Underground à ses débuts. Mais seulement quelques instants, néanmoins la filiation avec le groupe New Yorkais est toute trouvée dans cette manière d’appréhender leur travail au-delà de l’espace sonore. Comme sur The Album Paranoïa, I Don’t Know et son intro vacillant entre guitare psyché et shoegaze ouvre le concert. Tube en puissance dont la mesure se ralentit au moment où Rhys Edwards, fausse allures de Kevin Parker, entonne le premier couplet de sa voix réservée et emprunte de spleen. La force d’Ulrika Spacek réside dans leur facilité à naviguer subtilement entre les genres et les ambiances tout en gardant une forme cohérente, celle d’une musique aérienne et dissonante. Ultra Vivid blinde un groupe capable aussi d’écrire des ballades pop et mélancolique. Cet esprit n’est rompu que lorsque Nk emplit la salle. Chanson au rythme plus heavy et dont les notes s’accordent avec de délicats headbangs du public. Un mouvement de tête qui fait office d’approbation. Le groupe déroule et signe une prestation impeccable où chaque musicien restant bien concentré sur son jeux et son habilité à musicaliser l’envoutant entre tristesse, grâce, oppression et joie. On se quitte sur un « See you next time » et on remonte à la surface, sachant pertinemment que la prochaine fois ils auront pris une autre dimension.

 

Rhys Edwards Le Biplan Ulrika Spacek singer chanteur bains de minuit production the album paranoïa

Rhys Edwards

 


 

Peu avant le concert et à l’occasion du première anniversaire de Bain de Minuit Production on est allés rencontrer son fondateur Kevin Czerniewicz celui qui derrière sa juvénile structure s’efforce par une programmation audacieuse de placer Lille sur la carte des groupes indie et psyché.

 

Comment t’as été amené à créer ta boîte de production ?

Je faisais des dj set par ci par là et en même temps je m’occupais du booking de Lena Deluxe. En cherchant des dates hors région notamment à Strasbourg, en contrepartie on m’a dit « Tiens il y a un groupe strasbourgeois est ce que tu voudrais le faire ?  (Ndlr : Dirty Deep) ». A cette époque je m’occupais pas du tout de production, ne trouvant pas de programmateur intéressé je me suis dit « bon je vais le faire moi-même » sans imaginer que j’allais en faire d’autres. Une fois la date produite j’ai eu de très bon retour me demandant quand aura lieu la prochaine. Évidemment je n’avais pas du tout prévu d’en faire une autre. Il a donc fallu créer une structure pour encadrer tout ça et voilà, maintenant il y en a cinq six par mois depuis un an. J’ai été amené à arrêter ce que je faisais avant pour me concentrer sur Bains de minuit parce que ça devenait ingérable physiquement. C’est quelque chose qui n’était donc absolument pas prévu à la base.

 

C’est quoi la différence entre bookeur et producteur ?

Moi je bosse avec des bookeurs. En gros eux collaborent avec un groupe ou un agent et sont en charge de leur trouver des dates. De mon côté c’est différent, je produis, je travaille avec des tourneurs, ils me proposent des choses et je mise sur une soirée. Je prends en charge le cachet du groupe, comme ce soir si y’a personne on paie de la même manière les artistes. Alors on va se rentabiliser sur les entrées. C’est ça le boulot de production, c’est de produire la date financièrement parlant mais c’est en projet que je sois bookeur aussi dans un deuxième temps. Là ça voudrait dire vendre des groupes sur d’autres salles de la région lilloise ou ailleurs.

 

T’arrives à gagner ta vie avec ?

C’est assez compliqué, là c’est la première année donc c’est toujours compliqué quoique tu fasses. La musique indé faut pas faire ça pour gagner de l’argent, ça c’est clair. Et sur des petites jauges comme le Biplan ou la Péniche c’est très compliqué. On n’a pas de deal où on a le bar. L’objectif c’était déjà d’être à zéro, de ne pas perdre d’argent, ce qui n’est déjà pas évident. On a fait 38 dates sur l’année, je suis content de ce qui se passe, on a rien perdu, on arrive à faire un petit peu de bénéfice sur l’association, c’est déjà très bien. Après c’est sûr que je me demande ce qu’il faut faire d’autre. Y’a des pistes pour essayer de gagner un petit peu sa vie. Économiquement c’est le problème dans ce genre de structure.

 

Tu disais “on”

C’est une façon de parler parce que j’aime pas dire « je » en général, y’a des bénévoles aussi mais c’est vrai que tout ce qui est direction artistique, programmation, partenariat, communication, production, administratif, c’est moi qui m’en charge. Après il a fallu trouver des bénévoles parce que sur la plupart des lieux il faut qu’on se charge de l’accueil, de la billetterie, il faut qu’on fasse à manger pour les groupes, faut les loger. Pour la com’ il y a des gens qui viennent aussi donner un coup de main donc il y a quatre cinq personnes depuis peu mais oui pour le reste c’est moi qui le fais seul ce qui est quand même assez lourd sur 38 dates.

 

T’en es venu donc un peu par hasard, c’était pas non plus en réaction à un manque de programmation d’indie et de psyché à Lille ?

Je suis un passionné de musique depuis gamin donc c’est pas non plus totalement un hasard. Ça fait longtemps que j’y pense mais je savais pas comment le faire. Et puis après oui c’est clair que je pense que la valeur ajouté de Bains de Minuit sans se jeter des fleurs, en toute humilité, c’est que j’ai l’impression que je fais des groupes qui n’auraient pas été programmés. On a beaucoup fait de psyché, on sent une demande pour voir ce genre de musique à Lille. L’idée c’est ça, c’est de se dire « Tiens ces groupes là on va les faire jouer parce que les salles vont pas les faire ». Quand je me suis lancé, je me suis dit qu’il y avait une place pour ces groupes. C’est à la fois l’identité de l’association mais c’est aussi compliqué parce que ça veut dire que personne ne connaît et que du coup il faut que le spectateur se dise « Ah Bains de Minuit a programmé ça je vais y aller » donc il faut créer aussi toute une identité et que les gens fassent confiance à la structure et reviennent aux concerts. Ce que petit à petit on arrive à faire. Mais c’est pas simple tous les jours de faire 100 personnes pour un groupe. Ça paraît peu 100 personnes mais c’est compliqué parfois.

 

Kevin Czerniewicz Le Biplan Shadow Motel Ulrika Spacek Psyché Concert Bains de Minuit Productions Anniversaire

 

Depuis un an tu as bossé avec pas mal de structures notamment la Malterie, la Cave aux Poètes, l’Aéronef, la Péniche ou le Biplan. A quel moment tu te dis tiens cet artiste je vais plutôt le mettre dans cette salle plutôt que dans celle là ?

Parfois ça dépend des dispo, évidemment on est pas les seuls à travailler avec les salles. Et les salles produisent, programment en direct. Donc la plupart du temps c’est en fonction des dispos de chaque salle. Et puis après c’est sûr qu’on va pas faire un groupe découverte, à la cave aux poètes parce que les gens de Lille ont du mal à se déplacer pour aller à Roubaix. Après il y a des groupes qui ont des demandes, ce soir par exemple il y a des rétro projecteurs du coup on leur avait dit par mail « On ne peut pas mettre de rétroprojecteur au Biplan c’est une cave, le plafond est bas » C’est plus simple de mettre des rétropro à la Péniche plutôt qu’au Biplan. Par rapport au coût du groupe aussi, à la Péniche il y a des prix beaucoup plus élevé qu’au Biplan. Donc ça peut m’arriver de faire des soirées où j’ai des concerts à 11/12euros, au Biplan c’est jamais le cas on est à maximum 9 euros voir 8 mais pas plus. Donc un groupe qui me coûte plus cher je vais avoir du mal à le faire au Biplan. Je le ferai plus à la Péniche du coup

 

Tu programmes que des trucs que tu aimes ?

Ouais c’est le but, ça a été créé par passion, et j’ai envie que ça le reste. Pour tous les groupes il y a un coup de cœur quand même. Après plus ou moins évidemment, demain si on me dit « ah y’a un groupe qui va faire complet » et que je ne suis pas ultra fan j’vais peut être pas faire le bébête à dire non mais faut quand même que j’aime un minimum, si j’aime pas du tout je ne le fais pas. J’vais pas faire Jenifer au Zénith.

 

C’est quoi du coup ton éducation musicale ?

J’ai baigné dans la musique rock grâce à mon papa qui écoutait beaucoup de musique années 70, un peu année 80. Ça m’a quand même pas mal influencé, les Doors, les Stones, les Beatles ça a été une grosse basse. Et après seul, parce que lui n’écoutait pas ça, je suis allé vers des trucs plus années 60. Notamment les groupes psyché californien des sixties, j’ai une grosse passion pour cette époque et ces groupes. Il y a eu une sensibilité à cette musique là et qui se ressent dans la prog’ de Bains de Minuit. Après j’écoute de tout, aussi bien de la folk ou du hip-hop.

 

Tu te verrais programmer du Hip-Hop ?

Ouais pourquoi pas. Il n’y a pas de fermeture du tout. D’ailleurs c’était un but d’essayer de s’ouvrir parce qu’au départ je faisais évidemment beaucoup de chose psyché/garage, désormais c’est une volonté de faire d’autres choses aussi, des choses plus folk ou plus pop. Mais demain s’il y a un groupe éléctro ou hip-hop qui me plait je ne suis pas contre du tout de le faire. Après c’est pas les mêmes réseaux donc faut connaître et je suis moins calé mais il n’y a pas de fermeture à faire d’autres style.

 

Un an d’existence et tu programmes Woods à l’Aéronef qui est quand même une tête d’affiche de la musique indie, c’est plutôt une belle réussite.

C’est une belle réussite ouais c’est clair. Avec l’Aéronef on a déjà fait deux dates, là c’est plus un partenariat, c’est une grosse salle on a pas les moyens de produire un groupe comme Woods qui coûte beaucoup plus d’argent. Mais c’est super de pouvoir faire des groupes un peu plus importants, de travailler avec d’autres structures.

 

C’est un projet de t’expatrier hors de la métropole ?

Oui pourquoi pas. Y’a différent projet, j’aimerai bien bosser à Béthune ou à Valenciennes. Mais oui pourquoi pas après il faut avoir le temps de le faire mais oui c’est en réflexion. Hors région c’est beaucoup plus compliqué parce qu’il faut vraiment connaître pour produire.

 

C’est pas un univers trop concurrentiel la production ?

Pas vraiment, on a pas les mêmes adresses que peuvent avoir l’Aéronef ou le Grand Mix ou du moins rarement. Eux vont travailler avec très peu de contact qui ont tous les groupes, tous les gros groupes. Nous on a des contacts un peu plus différents qui font de plus petites choses et vu qu’ils ne font pas les faire on n’est pas en concurrence avec eux au final. Alors oui on peut être en concurrence théoriquement avec d’autres associations, je pense à Aloha Booking ou Ah Bon ? Production mais au final ces structures vont avoir leurs identités propre. Aloha fait vraiment un certain type de musique, Ah Bon ? fait plein de choses différentes mais a une identité à lui et finalement on se retrouve rarement à faire la même chose. C’est très très rare, franchement en un an ça ne m’est jamais arrivé que quelqu’un me dise « Ah je voulais le faire aussi ».

 

Vous pouvez retrouvez Bains de Minuit Productions ici :

Site

Facebook

Twitter

Vous pourriez aussi aimer

Laissez un commentaire